Lutter avec les loups
07h15 – Le départ
Je me tiens, kayak sur l’épaule, au bord d’une petite falaise qui domine le Fairy Glen. La lumière filtre à peine dans la gorge, révélant l’eau brune du Conwy. Les rivières galloises coulent comme versées d’une théière, une infusion tourbée qui descend des landes sauvages vers un estuaire saumâtre. Encore à moitié endormi, j’observe les rochers familiers, cherchant un repère indiquant le niveau du fleuve.
Le Conwy, aujourd’hui encore libre et intact, traverse le parc national de Snowdonia. Ses berges, bordées de forêts anciennes, abritent loutres et saumons. Le cœur du fleuve, le Fairy Glen, est une gorge profonde sculptée par les grandes chutes du Conwy ; ici, l’eau se faufile entre des parois de roche pure, protégée par la rigueur de la nature. Mais son potentiel n’est pas passé inaperçu aux yeux de ceux qui veulent exploiter son énergie.
Descente vers le niveau de l’eau
Je descends vers le lit du fleuve. Le sentier de pêche, détrempé par la pluie de la nuit précédente, est glissant. Le grondement des rapides se fait plus fort, annonçant une hausse du niveau depuis la nuit. J’enfourche mon kayak, sentant dès les premiers coups de pagaie que l’eau est haute. La première vague freine mon élan et me fait dévier. Le sommeil persiste, mes bras sont lourds, mais je n’ai pas le temps de m’échauffer : le premier rapide, surnommé « Portes de la perception » par les pionniers du Fairy Glen, se trouve à seulement 50 m du point de mise à l’eau. Le fleuve se rétrécit, tombe sur une série de dalles de rochers qui renvoient l’eau en amont. Il faut sauter ces obstacles ou risquer d’être entraîné et secoué. Nager dans ce courant serait périlleux.
Je franchis le premier gros rapide sans incident. Aucun prix pour le style, mais je reste droit et sur la bonne trajectoire, libéré des toiles d’araignée du matin. L’éclaboussure d’eau glacée et l’odeur tourbée de la rivière me revigorent. J’attends que mes amis passent le même tronçon. L’eddie où je me trouve monte et descend au rythme des flots bruns comprimés entre les parois de la gorge. Chacun d’eux reçoit son réveil glacé. Les habitués de ces descentes à l’aube ont construit leurs vies autour de ce tronçon, leurs maisons proches de la gorge. Mais notre lien avec cet endroit n’est pas unique : kayak, pêche ou simple contemplation, ces activités nous relient à la terre et aux rivières, offrant une raison de les protéger.
Les rapides qui restent
Je rejoins le courant descendant ; trois rapides restent avant de sortir de la gorge supérieure. Selon le niveau de l’eau, certains seront plus durs, d’autres plus faciles. Les bassins entre les rapides offrent peu de répit.
Jeune kayakiste, la mythologie du Fairy Glen me fascinait. Les plus expérimentés en parlaient avec respect et crainte : des parois imprenables recouvertes de mousse préhistorique, des trous creusés et sculptés sur des millénaires, devenant de beaux tubes de pierre brillante à faible débit. Trois kilomètres de rapides escarpés et complexes, de classe mondiale, enfermés dans d’immenses falaises verticales. Une pagaie sauvage, parfois une lutte pour en sortir.
Le défi du Fairy Falls
Au loin, la brume matinale, dorée par le soleil, prédit les difficultés à venir. Fairy Falls est le rapide le plus redoutable, séparant les gorges supérieures et inférieures. Des falaises abruptes compriment le fleuve en tourbillons explosifs. J’essaie de garder mon élan, de sauter les turbulences et de contrer les vagues latérales qui menacent de me sortir de ma ligne. Je lutte pour rester droit, tirant fort sur mes pagaies afin d’éviter le mur frontal où le Conwy se jette comme un train liquide.
Dans la gorge inférieure, mon corps et mon esprit se remettent de la descente du Fairy Falls. Un court tronçon d’eau calme me permet de dériver vers le prochain horizon. La mousse blanche dans les courants bruns souligne la subtilité des trajectoires. Je repense à ma première traversée : repérage, portage, des heures de marche. Quinze ans plus tard, j’ai parcouru ce fleuve des centaines de fois, chaque passage étant unique. À chaque niveau d’eau, le lit change : de gros blocs se déplacent, modifiant le cours. Aujourd’hui, je crains pour cet endroit, je m’interroge sur l’arrogance de détourner une rivière, sur la folie de perturber et détruire un habitat. Le parc national n’est-il plus qu’une cible de ressources ? Les SSSI et SAC ne sont que des étiquettes de gestion.
Le bas de la gorge
La partie basse est ma préférée. Les parois s’élèvent davantage, concentrant l’expérience. Le ciel se fait plus étroit, les branches des deux rives se frôlent. Deux rapides restent avant que les murs du canyon ne s’écartent. Un dernier saut exige de ne pas se faire engloutir par une vague qui se forme sur le rebord. Je me recentre, je respire ; une seule pagaie peut faire la différence entre le succès et l’échec.
J’ai grandi parmi des gorges sauvages et des canyons cachés. J’ai étudié les cartes des lieux secrets du monde. Au nord de la Colombie‑Britannique, la rivière Stikine creuse un canyon sombre, le « Grand Canyon » de la taïga. Au Tibet, le Yarlung Tsangpo, turquoise aux pieds des géants de l’Himalaya, est le refuge des mystiques bouddhistes et des explorateurs du Grand Jeu. Ces récits ont nourri mon imagination d’enfant. Le Fairy Glen a toujours été le canyon caché à ma porte.
Le dernier saut
J’attends au bord du dernier saut, observant mes amis franchir le tronçon. En amont, les rapides tombent dans un cadre de roches sombres et de verdure. Je rejoins le flot, réticent à quitter cet endroit. Un horizon sinistre – la Fin du Monde – se profile. Je pousse fort avec ma pagaie gauche, projetant mon kayak loin des chutes qui s’étendent sur toute la largeur du fleuve. J’atterris à plat, sur la surface, emporté par l’élan. L’anxiété se dissipe.
Les territoires inexplorés ont guidé ma vie de kayakiste. Mais le risque, le danger, ancrent l’esprit dans le présent. Il doit y avoir une nature sauvage, un engagement. L’aventure varie selon la perspective ; quand nous trouvons ces qualités, la récompense dépasse toute mesure, et nous devons alors devenir gardiens. En visitant ces lieux intangibles, c’est à nous de les protéger.
En sortant de la gorge, la vallée s’ouvre, les rapides s’atténuent. Nous dérivons sur des remous qui s’apaisent, le soleil commence à réchauffer l’air du matin. Nous échangeons nos anecdotes de quasi‑accidents et complimentons les bonnes lignes de chacun. Sous le pont du point de sortie, je regarde ma montre : 07h30… quinze minutes d’aventure.
Le 28 septembre 2016, RWE a retiré sa demande de développement hydroélectrique dans le Fairy Glen. La dérivation d’une rivière migratoire de saumons et le déracinement d’une forêt ancienne ont été largement opposés par les groupes environnementaux et les écologistes du parc national.
L’opposition a été menée par le groupe Save the Conwy et la Snowdonia Society. Depuis trois ans, ils luttent pour sauver l’un des habitats fluviaux les plus vierges du Royaume‑Uni. L’ombre du projet plane encore sur le Fairy Glen. Pour en savoir plus, consultez https://savetheconwy.com
Merci à Patagonia pour son soutien continu à l’activisme environnemental de base.




