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Marcher avec le géant

Un premier vol au-dessus du Lac Laporte

Le thermomètre de l’avion affichait -20 °C tandis que nous tournions au-dessus du Lac Laporte, dans l’est du Québec. Au nord, des collines enneigées et des voies d’eau gelées s’étendaient jusqu’à la frontière arctique. Quarante marcheurs innus du Québec et du Labrador nous attendaient sur une zone de neige dure qu’ils avaient choisie pour notre atterrissage. Un husky virevoltait autour des caisses de provisions ; un loup mort gisait dans un traîneau, le sang au bord des lèvres, la queue grise effleurant la glace.

Ils parcouraient depuis deux semaines les terres reculées du Québec. Les taches sombres de gelure sur leurs pommettes racontaient les vents mordants et les températures glaciales. Le froid était trop intense pour certains : deux marcheurs ont dû regagner l’avion qui nous avait amenés, et les diabétiques ont reçu de l’insuline du pilote, leurs flacons s’étant congelés pendant le voyage. Le photographe Dominick Tyler et moi les accompagnions pour marcher vers l’ouest pendant deux semaines, alors que je travaillais pour Survival International.

Ils nous offrirent des raquettes et des bols de soupe au cœur de caribou, et nous les suivîmes vers les hautes terres arides de Border Beacon, au Labrador subarctique. Un homme nommé Storm me donna de la langue de caribou séchée – neueikan en innu – quelques bonbons gélifiés et un conseil précieux : « Ne bois pas la glace si tu as soif, et garde l’œil ouvert pour les renards enragés. »

Le rêve du géant

Il y a plusieurs années, un jeune innu nommé Michel Andrew, surnommé « Géant », fit un rêve où son grand‑père le pressait d’aider son peuple : « Lève‑toi et marche. » Armé d’un traîneau, d’une hache, d’une scie à bûches et d’une tente, le Géant quitta la communauté de Natuashish, sur la côte atlantique du Labrador, et traversa le lac gelé de Melville pour pénétrer dans le Nitassinan, la terre ancestrale des Innus – « notre terre ».

Depuis plus de 7 500 ans, les Innus vivaient de façon semi‑nomade. Durant les longs hivers du Labrador, quand la neige et la glace recouvraient les rochers et les rivières sinueuses, ils suivaient le caribou à pied, tirant leurs affaires sur des traîneaux en bouleau (komatik). En été, lorsque la neige fondait, ils parcouraient les rivières en canoë jusqu’à la côte. Leur alimentation riche en viande, baies et poisson leur assurait force et santé, et leur culture était intimement liée à la nature qui les entourait.

Dans les années 1950‑1960, le gouvernement canadien et l’Église catholique poussèrent les Innus à s’établir dans des villages fixes. Isolés d’un mode de vie mobile, ils adoptèrent une alimentation occidentale riche en sucre et en glucides, tandis que la chasse était strictement réglementée. Cette rupture provoqua une désorientation collective : alcoolisme, toxicomanie, violences, abus, suicides et épidémies de diabète se multiplièrent. Environ 15 % de la communauté de Natuashish sont aujourd’hui diabétiques. Un aîné m’a confié : « Ce que mangent les enfants aujourd’hui les rend malades. La terre nous donne nourriture et médecine. »

Sur trois ans, le Géant parcourut près de 4 000 km, rassemblant des personnes et attirant l’attention sur les difficultés de son peuple.

Marche à travers le territoire innu

Nous chaussâmes nos raquettes aux côtés des Innus, traversant forêts boréales, lacs gelés et rivières figées. Les aînés, guides expérimentés, nous précédèrent en skidoo, ouvrant des sentiers sur la neige dure et trouvant des abris pour camper. Chaque jour, nous parcourions environ 20 km, parfois sous un ciel limpide où la lumière du nord faisait scintiller la glace, d’autres fois dans une brume lactée qui teintait le paysage d’un gris uniforme. Les aînés laissaient de petits arbres comme balises lorsque la visibilité était réduite.

Les journées silencieuses étaient ponctuées par le craquement de nos chaussures sur la neige, le souffle du vent et, parfois, le souffle lointain d’un loup ou les traces d’un lièvre et d’un renard. Cette quiétude profonde, presque irréelle, rappelait un monde endormi où le temps semblait suspendu.

La marche était aussi propice aux confidences. De nombreux jeunes Innus partageaient leurs douleurs : « J’ai perdu mon ami Justin, il s’est suicidé », ou Tatiana, 15 ans, qui luttait contre l’inhalation de colle. Ces témoignages montraient les séquelles d’une vie sédentaire imposée.

Vie dans la tente innu

Au crépuscule, nous nous installions dans des cabanes de chasse rudimentaires ou, plus souvent, dans des tipis traditionnels. Les aînés érigeaient la tente en deux heures : ils abattaient quelques sapins, façonnent le cadre conique, le recouvrent de toile et de branches de sapin pour isoler le sol. Un poêle en tôle chauffait le cœur de la tente, où s’entassaient fumée, chants, repas, et même des bouteilles de Kool‑Aid ou de Pepsi transportées par hélicoptère.

Nous dégustâmes des plats « du pays » : bannock, caribou, lapin, perdrix, truite fraîche pêchée à travers la glace du lac Galant, et même un porc‑épine que l’on nettoyait à la flamme. Un aîné m’expliqua que le porc‑épine était d’abord soufflé pour faire sortir les piquants, soulignant que « la terre est notre nourriture, nous chassons et piégeons. »

Un après‑midi, le Géant et moi installâmes des nasses à lapins sous un ciel rose‑blanc. Il me raconta que, selon la tradition, les lapins courent sous les étoiles mais restent immobiles quand il neige. Ces connaissances, transmises oralement depuis des générations, témoignent de l’attachement profond des Innus à leur environnement.

Le caribou, cœur de la culture

Le caribou est sacré pour les Innus, source de nourriture, de vêtements, d’abris et d’outils. Un soir, nous apprîmes qu’une bande de caribous avait été abattue en amont. Les aînés ramenèrent la carcasse au camp, où elle fut découpée à la lueur d’une torche. Chaque partie était conservée : les os de la jambe étaient transformés en mukuashan, le repas sacré, en mélangeant moelle et graisse.

Les Innus croient que gaspiller une partie d’un animal offense le maître esprit du caribou, Kanipinikassikueu. Ainsi, chaque morceau était honoré et utilisé.

Clôture du périple

Le froid descendit à -40 °C, faisant geler le carburant des skidoos. Après deux semaines, nous quittâmes les rivières et les basses terres pour gravir la toundra sans arbres de Border Beacon. Le voyage à travers le Nitassinan raviva un sentiment d’identité et de fierté chez les Innus. Les adolescents apprirent à manier l’hache, à monter une tente et à préparer un caribou. Un aîné conclut : « Mes ancêtres marchaient ainsi, je les sens encore. »

Notes de voyage
  • Bornéo à pied

    Première rencontre Mon cœur battait la chamade en apercevant notre cible, un sanglier noir gigantesque. Taman Kala, silencieux, préparait sa sarbacane, à l’affût du moindre bruit. Il lança une fléchette empoisonnée qui trancha l’œil du sanglier ; l’animal s’effondra immédiatement. En levant les yeux, je vis le large sourire de Taman Kala, le vainqueur du jour. Vers le village Penan Notre périple débuta à Long Seridan, le bourg kelabit qui sert de point de transition aux Penan quittant leur mode

  • L arrière-pays himalayen

    Montée vers Merak En gravissant le sentier menant à Merak, ma respiration se fait plus difficile. L’altitude monte rapidement, l’air devient plus fin et l’équipement sur mon dos semble plus lourd. Après quelques semaines au Bhoutan, je pensais être habitué à la rareté de l’oxygène, mais la seconde vague d’altitude me rappelle que chaque mètre compte. Le froid s’intensifie, la neige commence à recouvrir le sol, et chaque pas révèle un paysage de plus en plus blanc. Merak, le village des Brokpa M

  • Comprendre la peur et la dominer

    Dans le volume cinq de Sidetracked, Aldo Kane raconte son expérience au cœur de la zone rouge Ebola en Sierra Leone. Il y explore la peur et propose des stratégies pour la gérer face à l’extrême. Le choc du combat Nous nous sommes jetés à plat ventre dans le sable. Mes poumons hurlaient en essayant de faire passer l’air âcre à travers le filtre carbone de mon respirateur. La sueur s’accumulait sur mon masque, brûlait mes yeux. C’était le milieu de l’après‑midi, la température dépassait les 40 °