Entretien avec Levison Wood : la traversée du Botswana à pied avec les éléphants
Le projet passionnel de l’aventurier, son nouveau livre et la prochaine série télévisée The Last Giants : Walking With Elephants, le suivent alors qu’il parcourt la migration des éléphants d’Afrique du Nord du Botswana. Lyn Hughes, rédactrice en chef de Wanderlust, a rencontré le célèbre écrivain‑voyageur et présentateur pour en savoir plus…
Alors, d’où vous est venue l’idée du livre ? C’est clairement différent de vos précédents livres et séries télé…
Levison explore le nord du Botswana (Channel 4)
Je voulais simplement faire quelque chose d’un peu différent, aborder un sujet qui me tient vraiment à cœur. Depuis mon enfance, les éléphants m’attirent. Je participe à des actions de conservation, je passe beaucoup de temps en Afrique et je suis ambassadeur de plusieurs associations dédiées aux éléphants. Je me suis donc dit : « Pourquoi ne pas approfondir le sujet ? »
Ce voyage à travers le Botswana n’est qu’une partie de mon intérêt plus large pour l’Afrique, et plus particulièrement pour les éléphants africains.
Vous avez évoqué votre inspiration d’enfance par David Shepherd. Pouvez‑vous nous rappeler cette anecdote ?
Je me souviens que mon père nous a emmenés à l’exposition de David Shepherd lorsqu’il est venu dans ma ville. J’ai été fasciné de voir cet homme parcourir l’Afrique pour peindre des éléphants. Cela a semé en moi le désir de les voir dans la nature, même si je ne suis pas peintre.
Ayant parcouru l’Afrique à de multiples reprises, ce projet est une façon plus ciblée d’explorer un sujet précis : les éléphants, mais aussi la conservation en général.
Qu’est‑ce qui rend les éléphants si particuliers ?
Les éléphants sont sociables et intelligents, selon Levison (Channel 4)
Ce sont des créatures incroyablement intelligentes et très sociables. Elles vivent longtemps et présentent de nombreuses similitudes avec les humains, que nous commençons à peine à comprendre.
Leur capacité à communiquer sur de longues distances et leurs structures sociales rappellent fortement les nôtres, ce qui mérite davantage d’attention.
Vous soulignez que nous apprenons encore beaucoup sur eux, alors que d’autres espèces ont été davantage étudiées…
Il reste tant à découvrir sur ces créatures (Channel 4)
Étudier les éléphants sauvages en liberté est très difficile. Il est compliqué de mener des expériences contrôlées sur leur comportement, leur biologie comme leurs capacités cognitives. On ne peut pas simplement s’approcher d’un troupeau et les examiner.
De plus, les éléphants en captivité ne reflètent pas leur comportement naturel. Ce sont des animaux très sociaux qui ne peuvent fonctionner isolés, ce qui entraîne de nombreuses incompréhensions et affecte la conservation.
C’est la raison pour laquelle de nombreux projets de translocation échouent. Les chasseurs éliminent souvent les vieux éléphants, pensant qu’ils ne sont plus utiles, alors que ce sont justement eux qui assurent la reproduction et transmettent le patrimoine génétique aux jeunes.
Vous évoquez aussi le fait que les éléphants, même sauvages, acceptent parfois les humains dans leur société.
Un éléphant ne fuit pas Levison (Channel 4)
Oui. Ils essaient de nous éviter quand c’est possible, mais nous sommes en compétition pour les mêmes ressources : l’eau, les zones de pâturage, les terres où l’on construit des fermes ou des routes.
Les éléphants savent que nous sommes là, ils observent nos activités et tentent de les éviter, mais des conflits surviennent inévitablement. Il s’agit de gérer ce chevauchement, et mon livre se veut une étude sur la façon dont nous pouvons cohabiter avec les éléphants.
Au cours de vos recherches, avez‑vous découvert des surprises ? Qu’est‑ce qui vous a le plus étonné ?
Les éléphants réservent bien des surprises… (Channel 4)
Il y en a beaucoup. Par exemple, leurs appels « rumble » émis par le larynx se propagent sismiquement dans le sol et peuvent être entendus par d’autres troupeaux jusqu’à 20 km de distance.
Ils distinguent les différentes origines ethniques des personnes grâce à l’odeur et à la voix. Le cliché de leur mémoire exceptionnelle est réel : ils reviennent souvent aux ossements de leurs ancêtres pour les honorer.
Leur capacité à percevoir le danger, leur cognition et leur psychologie suggèrent une conscience de soi. Le « marc test », où l’on place un point sur le front d’un animal et on le montre à un miroir, révèle que les éléphants, comme les grands singes, les dauphins ou les corbeaux, peuvent se reconnaître.
Une des surprises du livre est que, lors de votre traversée du nord du Botswana, vous étiez accompagné d’un guide chasseur professionnel.
Levison et son guide dans le parc national du Botswana (Channel 4)
Oui. Dans le parc national du Botswana, il faut un guide armé. Celui‑ci était un chasseur professionnel, chargé de la gestion de la faune, c’est‑à‑dire du contrôle de certaines espèces, mais il pratiquait également la chasse commerciale. Il a parlé très ouvertement de son métier.
Il existe des arguments convaincants des deux côtés. Personnellement, je ne suis pas partisan de la chasse, mais les réserves de chasse couvrent des millions d’hectares en Afrique. Sans elles, ces terres seraient converties en agriculture, réduisant les espaces pour la faune.
Le braconnage illégal et les conflits homme‑éléphant dus à la perte d’habitat sont de loin les principales menaces, alors que la chasse sportive ne représente qu’une infime partie des décès d’éléphants.
Nous nous focalisons souvent sur les images de chasse sur les réseaux sociaux, alors que les vraies problématiques, le « éléphant dans la pièce », restent occultées.
Il est difficile de comprendre la mentalité d’un chasseur de trophées, fier de son exploit.
Ce même individu peut avoir contribué à hauteur de plusieurs centaines de milliers de dollars à la conservation. Il faut donc garder une perspective objective, sans jugement excessif, car qui d’autre financerait autant la protection ?
Comment résumeriez‑vous la situation actuelle du braconnage ?
Levison admire les éléphants du Botswana (Channel 4)
De mon vivant, la population d’éléphants a diminué de moitié, et je ne suis pas encore très âgé ! Le déclin est brutal, principalement à cause du braconnage et de la perte d’habitat. Les éléphants ont besoin de vastes territoires pour se nourrir et s’hydrater. La construction de routes et de fermes sur leurs corridors migratoires les prive d’eau et les conduit à la mort.
Le marché de l’ivoire en Chine reste le problème majeur. Lorsque l’économie chinoise ralentit, le trafic d’animaux diminue également. En Afrique, les braconniers sont souvent de jeunes hommes attirés par quelques milliers de dollars, équivalents à cinq années de salaire dans certaines régions.
Des organisations comme Tusk font pression sur le gouvernement chinois pour mettre fin à ce commerce. Mais le défi majeur demeure le développement humain non régulé en Afrique, un sujet que l’on préfère éviter.
Vous étiez déprimé à la fin de l’écriture du livre ou voyez‑vous de l’espoir ?
J’ai certainement été déprimé, mais il y a une lueur d’espoir. Cette lueur vient des personnes que j’ai rencontrées, conscientes de la valeur de la faune. Elles comprennent que les mégafaunes comme les éléphants sont essentielles au tourisme et à l’équilibre écologique.
Les éléphants dispersent les graines, ouvrent les forêts denses et maintiennent l’équilibre naturel. Sans eux, les paysages seraient radicalement différents.
L’espoir réside dans une meilleure éducation, surtout en zones rurales, afin de favoriser la conservation avant que les éléphants ne disparaissent.
Que peuvent faire les lecteurs de Wanderlust ?
Vous voulez aider les éléphants africains ? Dépensez votre argent en safaris et guides locaux, conseille Levison (Channel 4)
Vous pouvez soutenir les associations qui œuvrent en Afrique, comme Tusk, ou faire du bénévolat. Le tourisme est crucial : voyager, réserver des safaris, employer des guides locaux et choisir des hébergements durables permettent de financer la conservation.
Si les touristes cessent de se rendre au Botswana, il n’y aura plus d’incitation à protéger la faune. Il faut donc privilégier des dépenses responsables dans les pays qui en ont besoin.
Quelle est la rencontre la plus mémorable que vous gardez en tête ?
Juste avant le début du voyage, j’ai visité un orphelinat d’éléphants géré par l’association Elephants Without Borders. J’y ai rencontré trois orphelins, Molelo, Tuli et Panda, d’une intelligence impressionnante.
Ils étaient joueurs, très tactiles, et n’hésitaient pas à vous toucher avec leur trompe pour un petit câlin. Ils savent même ouvrir des portes en faisant glisser le loquet avec leur trompe. Cette proximité était incroyable ; vous la verrez dans la prochaine émission.
Nous attendons la diffusion de l’émission avec impatience. Quels sont vos prochains projets ?
Quel sera le prochain projet de Levison Wood ? (Channel 4)
De nombreux projets sont en cours. Un livre de photographies sortira cet été, et d’autres programmes télévisés sont déjà en préparation.




