Une romance sauvage : jouer à la maison dans la brousse kenyane
\nLa vaste faune et la beauté naturelle de la brousse kényane ne peuvent être que sublimées par un brin de romance. L’écrivaine Ariane Marder raconte à Fathom ses aventures indomptées au Kenya.
\nKENYA – Il fait froid lorsque le soleil se lève sur le Mont Kenya, où nous avons passé la nuit campés au bord du lac Ellis. J’écoute le bruit du léopard tout proche, mais il semble déjà parti à l’aube. Heureusement, mon compagnon de campement est bien préparé, transportant une tente de style yurt de l’armée britannique avec un poêle à bois – qui sert aussi à réchauffer notre café du matin.
\nIl prend une gorgée. « Comme faire l’amour dans un canoë. »
\n« Encore ? »
\n« Fucking close to water, » répond‑il, impassible. Je ris. Je vais devoir m’en souvenir.
\nJon, mon hôte pendant deux semaines, est un Kényan de quatrième génération, né au Kenya et en Tanzanie. Il parle le swahili avec une telle musicalité qu’il peut vous plonger dans une transe. Lui et ses amis font partie d’un groupe de Kényans blancs, musclés, entreprenants, séducteurs et conteurs hors pair, profondément attachés à la terre qui les a vus naître. Nous nous sommes rencontrés six mois auparavant, « en se chauffant au whisky, » se souvient‑il. Et maintenant, je joue à la maison avec lui au cœur de la réserve de Lewa, qui s’étend sur 64 000 acres.
\nRetour au Kenya
\nJ’avais déjà visité le Kenya. Je savais que j’y reviendrais. Les Français appellent cela le mal d’Afrique – une connexion primitive, une reconnaissance de la nature dans notre ADN. Le ciel infiniment bleu et la lumière presque surnaturelle créent une infection émotionnelle, difficile à décrire, semblable à tomber amoureux. Ce safari – le mot local pour « voyage » – était le périple d’une femme de plus de trente ans voyageant seule. J’ai réservé un aller simple, ne connaissant que deux personnes dans le pays, laissant le reste au hasard.
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Au campement du lac Ellis ; le poisson, c’est le dîner.
\nSur la montagne, j’apprends que Jon, maître pêcheur, a fait venir deux hélicoptères pour repeupler le même lac de truites, il y a 18 mois. Au petit‑matin, les gars sortent leurs cannes à mouche et leurs waders, et, face au pic enneigé, pêchent un poisson de deux kilos après l’autre.
\nLe chemin vers le lac Ellis
\nLa route jusqu’au lac était difficile. Plus nous montions, plus la boue s’épaississait. Nous avons choisi la route panoramique de Chogoria pour redescendre, admirant un paysage qui passe du boueux des Highlands écossais aux forêts impénétrables de Nouvelle‑Zélande. En descendant, nous avons eu quelques contre‑temps, mais je suis tombée avec le bon groupe. Quand Jon et moi sommes coincés dans un « trou profond », un ami attache notre Land Cruiser à son camion et finit par nous dégager. Pendant que je changeais le pneu avant, Jon et les autres sortent leurs tronçonneuses pour ouvrir un nouveau passage. J’ai été impressionnée : ce groupe sait vraiment se débrouiller.
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Juste un léger obstacle sur la route.
\nVie quotidienne dans la brousse
\nDurant deux semaines, j’observe joyeusement Jon installer sa nouvelle maison dans la brousse. J’apprends les noms de sa « house girl », de l’askari (gardien de nuit) et du jardinier. Jon craint que mon séjour ne devienne ennuyeux, mais je le rassure : c’est tout le contraire. Petit‑déjeuner quotidien de bananes et de papayes du jardin, lecture au feu de camp pendant que lui et son frère pillent une ruche, récits de charges d’éléphants, tensions politiques et discussions sur le braconnage, je ne m’ennuie jamais. Jon me montre comment tailler un arbre, récolter les feuilles de thé, gérer un employé mécontent, et me met en garde contre les orties, les épines d’acacia et les tiques.
\nChaque matin, à la recherche d’un Wi‑Fi au lodge le plus proche, nous traversons la réserve parmi des girafes réticulées, le souffle poussiéreux de rhinocéros solitaires et un troupeau de zèbres. Lewa abrite le plus grand sanctuaire de rhinocéros noirs et 20 % de la population mondiale de zèbres de Grévy, faisant de cette réserve un dernier refuge sûr pour la nature.
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Un local contrôle les visiteurs ; l’auteur joue à la maison ; préparation du miel dans la cuisine.
\nSoirées et souvenirs
\nLors d’une soirée chez Batian Craig (le « prince » non officiel de Lewa et figure du monde de la conservation), alimentée de tequila et de rock classique, j’apprends que la veille il pleurait la perte de sa grand‑mère, Mama Delia. Elle et son mari David ont transformé le ranch familial en la première réserve du Kenya, Lewa. Elle a été incinérée sur son shamba sur un bûcher à ciel ouvert. À 90 ans, elle était une légende nationale.
\nDépart et tragédie
\nAprès deux semaines, Jon doit reprendre son poste à la gestion du camp du projet pétrolier de Lokichar. Nous parcourons les cinq heures vers Nairobi et nous enregistrons au légendaire Muthaiga Country Club, le repaire colonial du Kenya. Le plan était de filer à Lamu pour quelques jours de plage, mais Jon reçoit un appel de son ami à Manda Bay. « Pole, je suis désolé, » répète‑t-il. Une attaque terroriste a eu lieu à Mbekoptoni, attribuée au groupe islamiste somalien Al Shabaab, faisant 48 morts. Malgré l’envie d’y aller, je reste prudente. Le lendemain, on apprend que 15 personnes ont été tuées dans une seconde frappe.
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Photo parfaite en safari ; l’auteur, prêt pour l’aventure.
\nJe dis au revoir à Jon, le remercie de m’avoir accueillie, et prends un vol tôt le matin vers le Mara.
\nLe Maasai Mara
\nLe Maasai Mara, prolongement du Serengeti tanzanien, m’accueille en plein cœur de la migration des gnous. En route vers le camp de Sala, au bord du Sand River, l’odeur des carcasses dévorées par les prédateurs est oppressante et viscérale. La nature est à l’état pur.
\nContrairement à Lewa, le tourisme est visible : des lodges apparaissent, des vans bondés de voyageurs. Mais même la présence humaine ne diminue pas la beauté éclatante. Les animaux, habitués aux véhicules, s’approchent plus que je ne l’aurais imaginé. Un groupe de quatre lions mâles, surnommés les « Frères Notch », bâille paisiblement malgré les mouches et le clic de mon appareil.
\nLors de mon dernier sundowner, je savoure la vue – oryx, élan, héron couronné, troupeaux de buffles, éléphant mâle arrachant l’écorce d’un acacia – et j’oublie tout : les factures, les e‑mails, les soucis. Il ne reste que le ciel immense, la lueur de la lune, le soleil couchant sur la savane, et moi.
\nUn rugissement territorial de lion rompt le silence, me rappelant que sans plan, il y a peu de place pour la déception. Chaque instant se déploie comme un cadeau de l’inconnu. Je repense au léopard que j’ai aperçu plus tôt, dormant paisiblement dans le crépuscule, son ventre se soulevant au rythme de mon cœur qui s’élargit.
\nEt à cet instant, je sais que le Kenya m’appelle de nouveau.
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Coucher de soleil sur le Mara.
\nPLUS ENCORE
\nMystères de la faune kényane
Guide de voyage : 12 étapes pour la brousse
Carnets du Kenya, partie 1 : Samburu Hokey Pokey




