Solitude retrouvée
Un petit‑déjeuner inattendu au cœur du Lesotho
Je n’ai pas parcouru deux jours de route pour manger du pain grillé aux haricots. J’aime les haricots cuits, mais je ne m’attendais pas à les voir servis ici, dans l’étalement délabré et la chaleur de fournaise d’un village poussiéreux du Lesotho. Devant moi, une tasse de thé, une assiette de haricots sur toast et un pot de Marmite. J’aurais pu être dans un café britannique si les chevaux hennissant à quelques mètres ne nichaient pas le paysage.
Le menu du Semonkong Lodge : un vestige colonial
Les surprises culinaires du petit‑déjeuner du Semonkong Lodge sont plus le reflet du passé de protectorat britannique du Lesotho que les exigences des touristes. Le tourisme y est rare ; le pays ne compte qu’une poignée de visiteurs mensuels, attirés par les chutes de Maletsunyane de 192 m. Au-delà de ce point chaud, on ne rencontre aucun autre étranger pendant des jours. C’est cette promesse de solitude qui m’a attiré, avec deux vététistes, Claudio Caluori et Kevin Landry. Dans un monde saturé d’avis TripAdvisor, il devient difficile de trouver un vrai isolement. Au Lesotho, un pays de la taille de la Belgique et deux millions d’habitants, on parcourt des collines vides, le silence n’étant rompu que par le bêlement rythmique des moutons.
Campement sous les étoiles
Nous avons laissé derrière nous le luxe du lodge pour planter nos tentes sur de l’herbe courte au bord d’une rivière sinueuse. Après une journée longue à la selle sous une averse hors saison, nous avons trouvé refuge dans le rondavel d’une vieille femme. Son foyer de pierre et son toit de chaume nous ont offert un peu de chaleur près d’un brasier. Elle nous a souri avec un visage marqué par le temps, comme si même trois cavaliers à vélo ne pouvaient plus la surprendre.
Le soir, étalés sur une bâche entre nos tentes, nous contemplions une mer de touffes d’herbe sans pylônes ni lampadaires. Le coucher du soleil accentuait notre sensation d’exposition. La nuit approchait, la température chuterait près de zéro, et nous nous préparions à chercher du Scotch et du sorgho bouilli pour nous réchauffer. Le « pap » fade me rappelait le désir de haricots sur toast, mais nous étions les seuls touristes de la vallée – du moins, je le pensais. Alors que l’obscurité descendait, les collines s’illuminaient de feux de camp, rappelant que nous n’étions pas seuls.
Sur les traces des sentiers de chevaux
Nous avons quitté l’effervescence de Semonkong, avec ses boutiques de tôle ondulée et ses salons de coiffure, pour plonger dans des montagnes grises, leurs flancs découpés par des nuages d’orage. 120 km de sentiers nous mèneront à Roma, ville universitaire près de Maseru, point final de notre périple de six jours. Sans routes, les sentiers de chevaux sont les artères qui relient les villages. Cette isolation réelle nous rendait vulnérables, à la merci du destin.
Isaac, jeune cavalier basotho, nous guide. Il nous conduit à cheval, 15 ans, à son propre rythme, franchissant douze rivières chocolatées et des descentes rocheuses. Son endurance reflète l’histoire du Lesotho : indépendant depuis 1966, fier, mais très pauvre, avec la moitié de la population sous le seuil de pauvreté et 30 % d’adultes séropositifs. Malgré tout, la dignité se lit dans chaque sourire, même sous sa couverture de laine traditionnelle.
Le col des babouins
Nous gravissons le col des Babouins, un passage de 15 m d’altitude, réputé difficile même pour les cavaliers expérimentés. Au sommet, le paysage de rochers lâches annonce une traversée ardue, la seule portion réellement impraticable de notre aventure. Cette difficulté rappelle à quel point nous sommes éloignés de toute civilisation.
Luxes inattendus et hospitalité locale
Après chaque journée éprouvante, nous savourons des bières fraîches et des matelas roses enveloppés de plastique, grâce à Thumelo Makhetha et Thabo Ntlhoki, deux habitants de Maseru. Leur vieux pick‑up transporte nos affaires entre deux villages dépourvus d’hébergement. Ils transforment des anciens postes de commerce en dortoirs improvisés, balayant les planchers grinçants et installant des cuisines éphémères. Nous dévorons des ragoûts de haricots épais accompagnés de vins sud‑africains, le tout sous des affiches démodées.
Le dernier tiers du parcours nous voit accompagnés de Botang Molapo, jeune vététiste basotho qui rêve de devenir guide et mécanicien. Son énergie dépasse même celle d’Isaac à cheval. Nous filons sur des plateaux ouverts sous des ciels immenses, descendons des canyons poussiéreux et suivons le murmure des rivières. Le Lesotho reste aujourd’hui largement intact, mais l’arrivée d’investissements chinois, comme des usines de jean à Maseru, soulève la question de l’impact sur les villages ruraux qui comptent trois quarts de la population.
Isaac, Botang, Thumelo et Thabo illustrent comment le tourisme d’aventure pourrait transformer l’économie rurale, en créant des sentiers fréquentés par randonneurs et vététistes guidés par de jeunes cavaliers en couverture.
Regard vers l’avenir
En surplombant la ville de Roma, je me demande si, dans les années à venir, ces sentiers seront animés de randonneurs et de cyclistes, et si les anciens postes de commerce deviendront des lodges permanents. Le Lesotho pourra‑t‑il concilier traditions riches et avenir prometteur ? Et les haricots sur toast resteront‑ils au menu ?
Ce récit a été publié pour la première fois dans Sidetracked Magazine, volume 12.








