Et puis il y en avait neuf
Introduction
Lorsque la nuit néo-zélandaise me rattrape à mi‑chemin du Heaphy Track, je suis déjà en mauvaise posture. Heureusement, aucun psychopathe masqué brandissant une hache ne me poursuit dans les bois.
Luke ne peut pas me dire qu’il est harcelé par cette vision terrifiante ; je suis trop loin, occupé à affronter mes propres démons. Il pourrait en parler à Ben, qui court à ses côtés, mais il commence à douter de son propre esprit. Nos corps sont en mutinerie : mon genou épuisé, son cerveau à bout de souffle, les articulations hurlent qu’elles en ont assez.
Il est difficile de faire confiance à son cortex cérébral, mais quel tueur à la hache respectueux de lui‑même serait dans la nuit néo‑zélandaise ? Pourquoi quelqu’un se traînerait‑il dans l’obscurité alors qu’il pourrait se réchauffer dans un sac de couchage ou une cabane au poêle ?
Le décor néo‑zélandais
Longtemps reléguée aux marges des cartes euro‑centriques, la Nouvelle‑Zélande semble se tenir à l’extrémité du globe. Ce n’est pas la Terre du Milieu : c’est le bord du monde, où chaque élément crie l’extrême.
Des chaînes montagneuses escarpées percent le ciel austral, laissant des traces blanches dans les nuages. Glaciers furtifs, lacs miroitants et rivières sauvages se frayent un chemin vers une côte sinueuse, sculptée par le Pacifique depuis des millénaires.
Les fjords arrosés de pluie, les baies idylliques et les plages infinies entourent les îles principales, mais la géologie reste vivante : séismes, volcans actifs, sources chaudes, sables thermaux et mares de boue bouillonnantes témoignent d’un territoire en perpétuelle évolution.
Les neuf Great Walks
Face à ce paysage dramatique, le pays a créé les Great Walks, neuf itinéraires multijournées officiels – dont un qui se parcourt en kayak. Tous offrent un aperçu du spectre de terrains néo‑zélandais.
L’idée d’accomplir les neuf en neuf jours a rapidement séduit quelques aventuriers audacieux. Nous avons donc décidé de relever le défi : neuf randonnées en neuf jours consécutifs.
Jour 1 : Rakiura Track (Stewart Island)
Stewart Island, petite île à l’extrême sud, est un coin tranquille où les habitants célèbrent encore la fois où un lion de mer a envahi le bar du village d’Oban. Le Rakiura Track, 32 km, est le plus facile : peu de dénivelé, températures douces et terrain agréable.
Jour 2 : Kepler Track
Le vent hurle comme une banshee sur le Kepler Track (60 km). Une chute due à la maladresse, mais rien de plus. Le paysage reste spectaculaire.
Jour 3 : Milford Track
Le Milford Track (54 km) nous inonde de seaux d’eau glacée, typique de ce sentier mythique aux cascades impressionnantes. Une section a été fermée à cause du risque d’avalanche ; nous avons emprunté un détour escarpé.
Jour 4 : Routeburn Track
La pluie se transforme en neige sur le Routeburn Track. Un jour de 32 km qui se révèle plus exigeant que prévu, mais le décor montagneux nous porte.
Jour 5 : Heaphy Track
Le Heaphy, 78,5 km, représente le cœur de l’expédition. Une course à pied intensive, entamée tardivement, met mon genou à rude épreuve. La nuit glaciale nous oblige à courir en avant pour éviter l’hypothermie.
Jour 6 : Abel Tasman Coast Track
Le Abel Tasman (55,2 km) offre l’un des plus beaux sentiers côtiers du monde. Malgré la douleur du genou, la beauté des plages et la présence des kiwis nous donnent l’énergie nécessaire.
Jour 7 : Whanganui Journey
Après les neuf jours de marche, nous passons au Whanganui Journey (145 km) en kayak. Le niveau de l’eau, gonflé par de fortes pluies, crée des rapides agressifs. Luke, au bord de l’hypothermie, doit être secouru, ce qui nous oblige à abandonner temporairement le parcours fluvial.
Jour 8 : Tongariro Northern Circuit
Le circuit du Tongariro (43 km) nous plonge dans un paysage volcanique noir. Le vent de 80 km/h sur le col glacé, le lac vert surréaliste et les dernières heures d’énergie font de cette étape un véritable test.
Jour 9 : Lake Waikaremoana Track
Nous terminons par le Lake Waikaremoana Track (43 km) en pleine nuit, puis un hélicoptère nous évacue. Le survol du nord de l’île montre que la qualité des sentiers est indiscutable.
Je suis soulagé que les Great Walks soient limités à neuf ; en ajouter davantage serait fatal.




