Conservation des pangolins en Afrique du Sud
Enroulé en boule parfaite, formant une spirale d'Archimède, le pangolin au fond du terrier était aussi complexe et déroutant qu'une équation mathématique ancienne. Même avec un dispositif de suivi par télémétrie, nous avons passé une heure à chercher ce fossile vivant, dont les ancêtres glissent dans les ombres de la brousse africaine depuis 85 millions d'années. Plus discret qu'un agent secret, il représente l'un des grands mystères du safari, rendant d'autant plus incompréhensible son statut d'animal le plus trafiqué au monde.
Parmi les quatre espèces de pangolins présentes en Afrique, le pangolin de Temminck est probablement le plus répandu – bien que personne ne sache réellement combien il en reste. Rarement aperçus lors des safaris, ces mammifères insectivores sont plus souvent vus morts que vivants, les carcasses confisquées dans des conteneurs attirant l'attention mondiale sur ces mini‑dinosaures. Prisés pour leur viande et leurs écailles utilisées en médecine traditionnelle, les quatre espèces d'Asie ont vu leurs populations diminuer de 94 %. Aujourd'hui, les braconniers ciblent également les populations africaines, avec environ 300 pangolins disparus chaque jour.
Le pangolin que j'avais tant cherché était l'un des survivants chanceux, sauvé du commerce illégal et relâché dans la nature dans le cadre d'un projet pionnier de réintroduction au sein du parc privé &Beyond Phinda, dans le KwaZulu‑Natal sud‑africain. J'ai accompagné l'équipe de conservation lors d'une nouvelle expérience immersive – la Pangolin Experience – désormais réservable pour les visiteurs. Au‑delà du privilège de se tenir à quelques mètres d’une créature aussi insaisissable (le Saint Graal même pour les guides les plus expérimentés), j’ai pu contribuer à la sauvegarde d’un véritable miracle vivant.
Renaître pour survivre
Recherche de pangolins dans la nature (Shutterstock)
Anciennement des plantations d'ananas récupérées en 1991, la réserve privée clôturée de Phinda fait partie des 28 600 hectares de la communauté conservée Mun‑Ya‑Wana. Modèle de conservation en action, elle a restauré des paysages, protégé des espèces menacées et élevé des rhinocéros et guépards pour repeupler de nombreux parcs nationaux dégradés. Bien que les populations génétiques et les capacités de charge soient soigneusement gérées, le terrain reste sauvage et brut.
Extinct localement depuis près d’un demi‑siècle, le dernier signalement de pangolins au KZN date de 1973. « Les relevés montrent qu’ils étaient présents, donc nous disposons d’un habitat adéquat », explique Charli de Vos, monitrice écologique et responsable du projet de réintroduction, alors que nous survolions le trou boueux. « Des pangolins ont été relâchés ailleurs en Afrique du Sud, mais c’est la première tentative de rétablir une population disparue ».
Outre la découverte de l’une des créatures les plus rares du monde, notre recherche avait un but pratique : surveiller la santé de l’animal. Relâchés pour la première fois en juin 2019, douze pangolins vivent aujourd’hui à Phinda, dont huit sont marqués. Pendant les premiers mois, ils portent un tag VHF satellite coûteux qui transmet leurs coordonnées GPS en temps réel via une application Wildlife Tracker. Par la suite, un émetteur combiné UHF/VHF est détectable dans un rayon de 2,5 km. En accordant son oreille entraînée, Charli a pu localiser le spot préféré du pangolin.
À 8 h du matin, l’air était déjà humide, la brume de l’océan Indien enveloppant tout d’une fraîcheur collante. Principalement nocturnes, les pangolins fuient la chaleur, si bien que nous avons dû traverser des sols rouillés et un sous‑bois épais pour apercevoir cette bobine charismatique. « Elle bâille », a plaisanté Charli en sortant une longue sonde rose qui s’est déroulée comme un tuyau. Les pangolins semblent vraiment n’aimer pas être découverts.
Premiers pas vers la liberté
Charli de Vos recherche un pangolin à &Beyond Phinda grâce à la télémétrie (Sarah Marshall)
Grâce à la réputation de Phinda en matière de conservation et de sécurité, le site a été choisi par l'African Pangolin Working Group (APWG) comme zone de relâchement viable. Bien que les spécialistes connaissent les espèces menacées, Charli admet que leurs équipes font souvent « des doigts de pied » avec les pangolins, simplement parce que si peu de données existent.
En contact permanent avec l’APWG, qui sauve les animaux des braconniers et assure leur réhabilitation, les décisions sont prises à la fois sur la base d’intelligence et d’intuition. Cet après‑midi, nous avons appris qu’un nouveau pangolin était autorisé à être relâché. Les nouveaux arrivants passent d’abord trois à dix‑neuf jours dans des caisses en bois (soft‑release) où ils sont nourris et promenés quotidiennement pour s’acclimater au terrain.
« Nous ne savons pas d’où viennent nos pangolins », explique Charli en traversant une zone rocheuse où une fine pelouse peine à couvrir les pentes granitiques. « Certains préfèrent les fossés, d’autres les savanes ; chaque individu est unique ».
La femelle prête à être relâchée n’avait que dix mois, un peu jeune selon les standards, mais sa soigneuse, Leno Sierra, était convaincue que le moment était venu. « Ces trois dernières nuits, elle grattait la caisse ; c’est comme garder un dragon de Komodo dedans », raconte Leno depuis le bureau de conservation, une petite chaumière en chaume.
Leno, ancienne danseuse mexicaine, a trouvé sa voie en Afrique du Sud, travaillant d’abord dans un orphelinat de rhinocéros. Elle n’a découvert les pangolins que deux ans auparavant, mais depuis, ils occupent chaque minute de sa journée. « Ce sont les cauchemars les plus fantastiques », s’exclame‑t‑elle en nettoyant les tiques accumulées lors de ses patrouilles quotidiennes.
En dépit de leur armure, les pangolins dégagent une vulnérabilité touchante ; leurs griffes, bien que pointues, ne représentent guère une menace. Du museau curieux aux pieds rembourrés, ils sont irrésistiblement… mignons à leur façon.
Au crépuscule, la patiente jeune pangoline s’est calmement accrochée à la taille de Leno pendant que le responsable de la conservation, Simon Naylor, fixait un petit tag dans une zone non vasculaire de ses écailles. Pesant moins de 145 g, l’appareil était doté d’une antenne à ressort pour éviter qu’il ne se détache.
Identifiant les fourmis droptail et pugnacious comme préférées de son charge (les pangolins sont notoirement difficiles, pouvant s’auto‑starver), Leno a choisi un site de relâchement sur les plaines broussailleuses. Phinda ne nomme pas ses pangolins, craignant qu’une trop grande familiarité n’influence le jugement, mais il est difficile de ne pas s’attacher.
Ce qui surprend le plus, c’est leur capacité à se repérer comme une boussole. Dès qu’elle a touché le sol, la jeune pangoline a commencé à fouiller les fourmilières en ligne droite. Son déplacement faisait claquer ses écailles comme des bijoux. Parfois, elle s’arrêtait sur ses pattes arrière, les pattes croisées, dans une pose contemplative rappelant une vieille dame perdue dans ses pensées.
Au bord du gouffre
Suivi des pangolins en Afrique du Sud (Sarah Marshall)
Le manque d’informations signifie qu’aucune directive officielle n’existe pour le suivi post‑relâche. À Phinda, l’équipe estime qu’il est crucial de surveiller les pangolins pendant deux ans, avec des pesées quotidiennes, puis hebdomadaires et mensuelles. Si un individu perd beaucoup de poids ou parcourt de longues distances en une nuit (signe de détresse), il est repris. Une femelle a même parcouru 17 km à travers un terrain montagneux.
Leno a promis de revenir le soir même pour vérifier visuellement, admettant qu’elle resterait éveillée à consulter l’application Wildlife Tracker chaque heure. « Elle est très confiante… mais le pangolin adore prouver que les humains ont tort », soupire‑t‑elle.
Ce volet du projet, jamais tenté auparavant, pourrait être décisif pour la survie des populations réintroduites. « Ce sont des créatures vulnérables, habituées à vivre seules dans des trous sombres », commente Simon. « C’est comme sortir du métro à Grand Central à New York ».
Les risques de maladies sous‑jacentes, souvent dues au stress du braconnage, sont réels : Charli cite un pangolin ayant contracté une pneumonie et traité avec un nébuliseur et des antibiotiques. Les animaux sauvés par l’APWG sont d’abord transportés à un vétérinaire à Johannesburg. Beaucoup ont vécu dans des conditions épouvantables : seaux de bière, sacs de pommes de terre, placards où ils perdaient leurs griffes en essayant de s’échapper. Déshydratés et traumatisés, ils développent un syndrome de stress post‑traumatique, réagissant négativement aux voix masculines ou à la fumée de cigarette, souvenirs de leurs ravisseurs.
Pourquoi ces animaux si difficiles à trouver sont‑ils si massivement braconnés ? Certains groupes criminels utilisent des chiens, d’autres profitent de travailleurs agricoles opportunistes. Ironiquement, leur mécanisme de défense – se rouler en boule – les rend faciles à attraper. Autrefois vénérés par les Zoulous, offerts aux chefs pour leurs faveurs, les pangolins sont aujourd’hui oubliés, sans même de nom local.
L’éducation à long terme est l’un des objectifs du projet, bien que Simon avoue craindre de trop valoriser le prix du pangolin sur le marché noir. Chaque animal coûte environ 5 700 £ par an. Les expériences payantes des visiteurs, qui paient un supplément pour observer les pesées ou télécharger les données de suivi, contribuent à ce financement.
Le mérite de l'effort
Charli de Vos avec un pangolin qui vient d’accoucher (Sarah Marshall)
Phinda propose d’autres activités : les safaris sont organisés avec la rigueur d’un dîner de haute société – chaque observation est annoncée sur radio, les véhicules forment une file ordonnée pour ne pas déranger les animaux. J’ai vu des lionceaux jouer sur un rocher, entendu des bustards noirs‑ventrés éclater comme des bouchons de champagne, et traversé une rare forêt de sable de torchwoods et de wattle du Lebombo, dont le tronc ne grandit que d’un millimètre par an.
Le vrai succès se mesure à la naissance d’un bébé sur le site. Un pangolin trouvé dans le coffre d’une voiture, volé du parc Kruger, était déjà enceinte à son arrivée. En suivant son poids, Simon et Charli ont confirmé qu’elle était prête à mettre bas. Les pangolins sortent surtout la fin d’après‑midi ou la nuit pour chercher des fourmis.
Les pesées sont rapides pour limiter le contact humain : l’animal est placé dans un sac spécial sur une balance portable. En la soulevant, Simon a remarqué ses mamelles gonflées, signe d’allaitement. Son ventre, renversé, semblait doux comme un oreiller, ses écailles brillantes comme une manucure fraîche.
Une semaine plus tard, un piège photographique a capturé le premier pangolin‑bébé né dans le KZN depuis 40 ans, gambadant sur le dos de sa mère. Ce petit miracle incarne l’espoir d’un avenir meilleur pour l’une des créatures les plus anciennes et mystérieuses d’Afrique.
Bien que de nombreuses questions restent sans réponse, l’équipe de Phinda crée une base de connaissances. « Avec le temps, nous pourrions nous tromper », conclut Charli, « mais dans vingt ans nous aurons peut‑être sauvé une espèce. Nous ne savons pas, mais au moins nous avons essayé ».
Infos pratiques
Un bébé pangolin indien (Shutterstock)
Quand y aller : mai‑septembre. Les pangolins sont actifs toute l’année, mais les observations sont meilleures en hiver, lorsque le temps plus frais favorise les recherches diurnes. Les matins tôt et les fins d’après‑midi sont idéaux. Octobre (printemps) apporte des températures douces, mars‑avril (grandes pluies) attirent de nombreux oiseaux migrateurs.
Comment s’y rendre : Emirates via Dubaï jusqu’à Durban ; option plus rapide avec British Airways, vol direct de 11 h. Une fois sur place, transfert privé de 3 h 30 vers Phinda. Airlink propose des vols quotidiens depuis Johannesburg ou Le Cap. Des safaris guidés sont fournis sur le site.
Hébergement : Forest Lodge (Phinda Private Game Reserve, KZN – andbeyond.com) : chambres semi‑tentes au cœur d’une des dernières forêts de sable sèches d’Afrique. Mountain Lodge (Phinda Private Game Reserve, KZN – andbeyond.com) : suites et chalets perchés sur les collines Lebombo avec piscines privées.
L’auteur a voyagé en tant qu’invité de Mahlatini Travel. Un séjour de quatre nuits à &Beyond Phinda Forest Lodge comprend vols internationaux, transferts aériens, tous les repas, safaris et l’expérience de conservation du pangolin.




