La colère des objets brisés
Des tapis de fougères dévalaient le ravin abrupt, le feuillage lourd et brillant sous la pluie écossaise. Mon pied droit tournait sous chaque pas invisible dans les broussailles jusqu’à la hauteur du menton, résultat d’une botte usée par le long trajet, le terrain escarpé des Highlands et l’humidité omniprésente.
Après seulement cinq jours dans ce paysage montagneux majestueux, une série d’erreurs de planification et de défaillances d’équipement menaçait de mettre fin à cette aventure mal préparée. Je continuais à avancer, cherchant la gare indiquée sur la carte, espérant une échappatoire.
Jour 1 – Le départ
Le Cape Wrath Trail, l’un des sentiers longue distance les plus difficiles de Grande-Bretagne, s’étend sur plus de 320 km du pied du Ben Nevis à Cape Wrath, le point le plus nord‑ouest du Royaume‑Uni. Aucun organisme de randonnée ne le recommande, il n’y a pas de signalisation et il est impossible de revenir à la civilisation une fois engagé. J’ai accepté le défi sur un coup de tête, seul, avec du matériel accumulé au fil des années : un sac à dos de dix ans, une tente lourde pour deux personnes, des bottes bon marché, un réchaud discount et une vieille veste de ski.
Le train pour Fort William est long, le temps passe vite et, à mon arrivée, il est déjà tard. Je prends le ferry pour traverser le Loch Eil, puis je marche le long d’une route calme, tentant de rattraper la distance du jour en un après‑midi. Après trois heures de marche, un cycliste m’indique un bon endroit de bivouac sous les racines d’un chêne renversé, puis disparaît. Je m’installe seul dans la lueur mourante du premier jour.

Le matin suivant, la pluie tambourine sur la toile de ma tente. Je me prépare rapidement, puis je me dirige vers Glenfinnan, éclairé par les phares des voitures qui passent, leurs conducteurs sûrement à la recherche d’un abri chaud.
Jour 2 – La traversée du viaduc
Arrivé au viaduc de Glenfinnan, je suis trempé jusqu’aux os. Le poncho léger et les bottes confortables mais non imperméables sont inutiles face à l’averse. Mes pieds mouillés claquent dans le tissu, mais je continue, imaginant un explorateur polaire tirant son traîneau à travers la montagne.
Après plusieurs heures, je me retrouve près du bothy de Glendessary, mais chaque pause attire les mouches‑noires qui percent mon filet de tête et me piquent sans relâche. Je m’enfonce dans une forêt sombre où le sentier disparaît, entre des épicéas morts.
Je glisse soudainement dans une tourbière de sphaigne verte, paniqué comme dans un film d’Hollywood. Après quelques luttes, je parviens à remonter sur la terre ferme, poursuivant mon chemin parmi des arbres morts, un baril attaché à une chaîne, un jeune arbre éclairé par une bande de néon, et même une chaise d’arbitre de tennis plantée contre un tronc.
Épuisé, je rejoins le bothy vide. Mes chaussures sont remplies d’eau comme un bassin, le feu manque de bois et je prépare un maigre dîner en brisant mon unique spork. La nuit, le ciel sans pollution dévoile des étoiles au-dessus des collines dorées de Glendessary.
Jour 3 – Le doute et la fatigue
Seul, mon esprit oscille entre la peur de l’échec et l’espoir d’atteindre le Cap. Chaque montée, chaque goutte de pluie et chaque nuée de moustiques crient que je n’y arriverai jamais. Je me remémore Shakespeare, mais même Macbeth semble se perdre dans une pluie furieuse.


Je répète le mantra « Jour 4 facile, jour 5 difficile… » en consultant la carte du bothy de Barisdale. Un compagnon de route tardif éclaire la chambre avec une lampe torche avant de s’endormir sur le sol de la cuisine.
Jour 4 – Vers Ullapool
Le soleil éclatant réchauffe le paysage autour du Loch Hourn. Aucun autre randonneur n’est apparu depuis quatre jours, et la réception téléphonique est nulle, renforçant le sentiment d’isolement. Les tourbières et les ruisseaux s’étendent à chaque pas, mais l’ascension du Sgurr na Sgine me motive à continuer, sachant que la remise des diplômes de mon frère approche.
Une descente raide aggrave une douleur au genou, mais j’atteins le camp quatre à Shiel Bridge. L’arrivée au magasin est un soulagement : biscuits, sandwichs, shortbreads et bouteilles de Lucozade. De retour au bivouac, les insectes envahissent mes cheveux, ma tente et mon corps, me faisant craindre le pied de tranchée. Le sommeil est interrompu par des hallucinations d’insectes qui rampent sur moi.

Jour 5 – La botte qui se désagrège
En traversant une rivière, je découvre une fissure béante dans la semelle de ma botte : la colle se désagrège. Malgré cela, je continue à avancer, traversant collines, tourbières et pluies incessantes. Le mantra « Jour 5, puis un jour facile, puis un jour dur… » me pousse à aller jusqu’à Ullapool.
Le sol devient de plus en plus boueux, les mouches‑chevrotains me mordent les bras, et la botte glisse à chaque pas, menaçant une entorse. Une tentative d’escalade d’une clôture se solde par une chute dans la boue, déchirant mon sac Thermorest. Mon étui de cartes étanche se brise également, le rendant inutile.
Je réfléchis à réparer la botte avec du paracord, mais je sais que cela ne servira à rien. J’envisage d’atteindre la route près de la gare, puis de me diriger vers Kyle of Lochalsh pour de nouvelles bottes, mais un passant me dit que je n’y trouverai rien.
Jour 6 – L’abandon
Épuisé, je parviens à la gare la plus proche et monte à bord d’un train ScotRail en direction d’Inverness. Sous les néons stériles, je gratte les moustiques imaginaires, tandis que mon odeur corporelle repousse les autres passagers. Le train file, emportant avec lui la douleur et la honte de mon abandon.
Je n’ai parcouru que 130 km sur les 320 prévus : moins de la moitié du sentier. Comme mon équipement défectueux, je suis devenu un « objet cassé », un renonçant ignoble face à la fureur du Cape Wrath Trail.




