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Histoires d'un léopard

Premiers pas dans le parc

Les phares d’un Land Rover fendaient la nuit, éclairant des gardes armés qui nous fit passer les portes du parc. En traversant le pont, mon excitation monta en flèche : j’étais enfin arrivé, sans savoir à quoi m’attendre. La nuit, drapée d’une obscurité presque palpable, la forêt tropicale n’était visible que par de brèves lueurs. Un impala, mon premier mammifère africain, leva la tête puis disparut dans l’ombre. Un civette traversa la route. Tout était nouveau : odeurs, animaux, sons, et un pays à explorer.

Après deux semaines passées à Malte à filmer des chasseurs illégaux, j’étais épuisé lorsqu’un courriel arriva : « Nous avons une léoparde qui a mis bas, nous aimerions que quelqu’un vienne filmer la mère et les petits dès que possible. » Fatigué mais pas endormi, je me retrouvai trois mois plus tard dans le parc national de South Luangwa, le deuxième plus grand parc de Zambie.

Une savane différente

Contrairement à l’image des plaines herbeuses parsemées de buffles, le parc était un labyrinthe de buissons denses, ponctué ici et là de points d’eau ou de petites clairières. Des oiseaux « go‑away‑birds » criaient depuis les hauteurs du mopane, tandis que des coucous et des hornbills prenaient leur envol en vol groupé. Tout était une découverte, mais la tâche de retrouver les léopards semblait immense.

South Luangwa couvre 9 000 km² et, contrairement à d’autres réserves, n’est pas clôturé ; les léopards y ont amplement d’endroits où se cacher. Ma base était une petite maison au cœur du territoire léopard. Hyènes, genettes, un pangolin extrêmement rare, voire des lions occasionnels, étaient mes voisins nocturnes.

À la recherche d’Alice

Les rumeurs couraient : les petits seraient morts de faim ou victimes de hyènes. La mère, surnommée Alice par les guides locaux, était déjà légendaire. Aucun ne pouvait dire son âge exact ; certains évoquaient dix ans, d’autres quinze, une longévité exceptionnelle pour un léopard. Sa « grand‑mère », Marmalade, avait également été célèbre, chassant de jour et ne craignant pas les véhicules.

Les léopards se révélaient rarement, souvent grâce aux cris des vervets ou aux aboiements des babouins. Même alors, repérer leur pelage tacheté dans le sous-bois était un défi.

Première rencontre

Le quinzième jour, alors que le soleil tapait fort et que l’activité animale était à son comble, je pris un virage et aperçus un léopard qui avançait tranquillement vers moi. J’ai tout de suite compris qu’il s’agissait d’Alice. Ses yeux me transperçaient, mais elle ne montrait aucune agressivité, seulement une vigilance à l’affût d’un repas. Elle s’approcha à quelques pas, puis disparut comme une ombre.

Les oursons

Le soir suivant, alors que la lumière déclinait, je repérai Alice allongée près d’un buisson. En allumant ma lampe, j’aperçus derrière elle une lueur : deux yeux. En m’approchant doucement, j’ai découvert un petit léopard, à peine plus gros qu’un chat domestique, aux pattes et aux oreilles disproportionnées. Il s’est réfugié dans les buissons, mais je savais qu’il ne s’éloignerait pas loin pendant la nuit.

Le lendemain matin, le petit était perché dans un arbre, accrochait un impala mort que sa mère avait traîné : « quelque chose de plus lourd que soi-même » soulevé par les dents, vingt‑cinq pieds de haut. La force d’Alice était impressionnante.

Un autre miaulement doux retentit d’un arbre voisin : le deuxième ourson était vivant. Les deux petits descendirent pour saluer leur mère. C’était le quatrième groupe d’oursons d’Alice, probablement le dernier compte tenu de son âge avancé, mais elle avait déjà introduit huit nouveaux léopards dans le parc.

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Les semaines suivantes

Avec le repère des oursons, les matinées devinrent plus faciles : je les observais pendant de longues périodes, que ce soit en présence d’Alice ou lorsqu’elle était partie chasser. J’ai passé plus de 450 heures à les suivre, à les étudier, et chaque jour ils me surprenaient.

Les hyènes rôdaient souvent autour des arbres où les oursons grimpaient, mais les petits semblaient parfois défier le danger, descendant près des hyènes sans être dérangés.

Le fils d’Alice, âgé de trois ans, était déjà le mâle dominant de la région, remplaçant un vieux mâle borgne absent depuis longtemps. Malgré les grognements d’Alice, le jeune mâle ne semblait jamais menacer les oursons ; leurs rencontres étaient souvent ludiques, les petits le reniflaient, et il les caressait doucement.

Adolescence des oursons

À six mois, les deux jeunes étaient devenus des adolescents actifs, se déplaçant de plus en plus loin chaque jour. Le mâle était audacieux, toujours le premier à attaquer, tandis que la femelle restait prudente, cachée dans l’ombre.

Mon dernier aperçu fut bref : alors qu’Alice menait ses petits vers une proie, je les vis traverser la route au crépuscule avant qu’ils ne disparaissent à nouveau dans les buissons.

Partager notre planète avec un tel prédateur est un privilège. Partant de zéro connaissance de la faune africaine, je quitte la Zambie avec un nouveau favori et des histoires qui resteront à jamais gravées dans mon cœur, même si un vide en forme de léopard persiste.

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