L'Orangerie de Marrakech : un voyage orange
Erik Gauger, l'illustrateur derrière Notes on the Road (sélectionné parmi les 24 meilleurs blogs et sites de voyage 2014), se perd dans le labyrinthe enchanteur de la vieille ville de Marrakech et est frappé par la couleur (et l'odeur ! et le goût !) de l’orange.
Une matinée au cœur de la médina
Je me réveille dans un riad traditionnel, niché au bout d’une longue ruelle sombre de la médina. Le personnel a allumé de l’encens, parfumant la petite cour à trois étages. Je décide d’explorer l’orange sous toutes ses formes : fruit, parfum, couleur.
La vieille ville, entourée de murs millénaires, est l’endroit le plus animé d’Afrique. Pourtant, à l’aube, les ruelles sinueuses semblent désertes. Arrivé hier soir dans mon riad à cinq chambres, je ne parviens même pas à prononcer son nom ni celui de la rue. Sans boussole, je me guide en m’arrêtant, en observant chaque direction, en mémorisant les scènes, puis en avançant.
Je sors d’une ruelle, je continue, je note mentalement les odeurs de vieux scooters, les cris des marchands, les chants de prière, la musique et les tissus aux teintes miel et safran qui drapent les murs de grès.
Où suis‑je ?

Le parfum de l'orange au coucher du jour
Le soir, je trouve un restaurant où la serveuse m’installe sur la terrasse du toit, quatre étages au-dessus. Sous la lune et les étoiles, on me sert un couscous parfumé à l’orange et à la cannelle. L’orange imprègne le thé, les tagines de poulet, les desserts, les entrées, l’agneau, même le pain.
Les sons se mêlent aux teintes : la musique classique indienne évoque un orange sombre, le jazz de Coltrane et Davis un orange sur fond bleu, les concerts des Grateful Dead de 1977 rappellent un soir orange chaleureux. Je ne peux séparer les sons des nuances jaune‑orange et rouge‑orange qui dansent dans ma tête.
Les orangers qui bordent la ville
Le lendemain, je retrouve Hicham, un ami de la famille, qui me conduit hors de la médina. Les rues périphériques sont bordées d’orangers. « Ce ne sont pas les oranges douces que l’on mange », explique‑t‑il. Ce sont des orangers amers, cultivés surtout comme ornement, fruitant toute l’année.

Avant les voitures et les panneaux, ces rues étaient teintées de sable rose et de grès, et les arbres orange se démarquaient nettement. Leur vert contraste avec les tons naturels de Marrakech, bâtie de sable et de boue.
Le riad, le jardin et l’arbre d’orange
Les orangers, surtout les amers, occupent une place centrale dans la culture marocaine. Pour comprendre leur importance, il faut connaître le riad : maison traditionnelle à cour intérieure. « De nos jours, beaucoup de riads sont transformés en hôtels », précise Hicham, « mais à l’origine ils étaient privés ».
L’architecture du riad protège du vent du désert tout en laissant entrer la chaleur et la lumière. Le concept islamique du jardin, rappel terrestre du paradis, place souvent un citronnier ou un oranger au centre de la cour. Parfois, deux ou trois arbres ornent les plus grands espaces verts.

Les agrumes arrivent en Afrique du Nord dès le premier millénaire et sont même mentionnés dans le Coran. À l’époque de l’apogée culturelle islamique, l’oranger amer devait être un spectacle éblouissant : vert éclatant et bulbes d’une couleur rare dans la région.
L’orange dans le monde et son symbolisme
En anglais, le nom de la couleur vient du fruit. En Extrême‑Orient, la couleur porte le nom du safran, épice souvent utilisée pour teindre les tissus. Le orange est vénéré dans le bouddhisme et l’hindouisme, omniprésent dans le design. En Amérique du Nord, il est pourtant peu employé en design, mode ou architecture, réservé aux plastiques.

Sa rareté le rend précieux ; lorsqu’on l’utilise, on le fait avec audace. Mélanger rouge et jaune pour obtenir un orange vif est difficile ; il faut un pigment naturel pour le rendre véritable.
Un dernier coup de crayon orange
Après trois jours d’exploration avec Hicham, je m’installe sur le toit du riad avec mon Winsor & Newton (brun et orange) et je tente de capturer Marrakech en deux couleurs. Au petit‑déjeuner, je savoure un jus d’orange fraîchement pressé et un yaourt à la pistache.

Je repense à l’année passée, quand le médecin a suggéré de refaire le test de daltonisme à mon fils. Lors de nos dessins, il ne choisit que le jaune et le bleu. En lui montrant une assiette de houmous, pita et carottes, il pointe le jaune d’ail.
Mon fils ne verra jamais l’orange comme moi. Mais le voyage consiste à explorer nos propres thèmes ; la quête de l’orange m’a rappelé que chacun perçoit le monde à sa façon. Six milliards d’yeux différents rendent cette diversité fascinante.
La version complète de ce récit a été publiée à l’origine sur le blog d’Erik Gauger, Notes from the Road, et republiée avec permission.
PLUS SUR FATHOM
Guide de Marrakech




