Pas d'étape libre
Introduction
Il y a environ cinq ans, quelqu’un m’a suggéré d’essayer le Grand Travers des Drakensberg. L’idée de parcourir à pied‑course un itinéraire non balisé de 220 km à travers l’une des chaînes montagneuses les plus rudes d’Afrique du Sud m’a d’abord paru folle, voire dangereuse. Mais l’immensité de ces montagnes offrait un défi idéal pour tester mes limites physiques et mentales.
Origines du défi
Au départ, le Travers des Drakensberg ne m’attirait pas. Ces montagnes, situées au nord du pays, me semblaient lointaines et sauvages depuis Cape Town. En discutant avec Ryno Griesel, les légendes du parcours ont commencé à germer. Les frères Raubenheimer furent les premiers à le « faire officiellement », 105 heures de randonnée. Depuis, des coureurs ont tenté de le parcourir en vitesse, puis quelques courses d’aventure ont suivi. Ryno et moi avons décidé d’aborder le tracé sous l’angle purement running : légèreté, rapidité et distance maximale.
Contraintes et préparation
Le plus dur a été d’accepter les conditions du parcours : aucun sentier, aucune aide, aucun point de ravitaillement. Le départ se fait au parking Sentinel, l’arrivée à Bushman’s Nek, poste frontière. Six sommets majeurs, tous au‑delà de 3 200 m, doivent être franchis sans assistance. Cette aventure ne pouvait être tentée seul ; Ryno et moi devions coopérer pour espérer couvrir la distance sans incident majeur.
Le premier repérage a rapidement montré la rudesse du terrain. Une tempête soudaine en octobre, habituellement doux, nous a pris au dépourvu : neige, grêle, tonnerre. Nous avons compris que nous serions totalement à la merci des éléments, sans tentes ni sacs de couchage, juste le strict nécessaire pour survivre.
Le jour J
Les débuts furent difficiles : deux entorses à la cheville en trois heures, une chute qui m’a lacéré la main. Ce n’était pas tant la peur que le profond respect pour ces montagnes qui nous envahissait. L’accès à certaines parties du massif demande 10 à 15 heures de marche, même à pied. Le terrain est totalement dépourvu de « pas libres » : chaque montée, chaque rocher a son prix.
Ryno, passionné et excellent navigateur, a géré toute la cartographie. Son rôle a été crucial ; alors que d’autres coureurs, quelques semaines avant nous, ont fait une erreur de navigation qui les a contraints à passer une nuit supplémentaire, Ryno n’a commis aucune faute.
Sans sentiers, notre allure moyenne n’a été que 5 km/h, contre 10‑15 km/h en course de trail habituelle. Le défi était donc de rester lent et constant, parfois presque en « ralenti », face à un paysage monotone de collines et vallées.
Épreuves mentales et fatigue
Le plus grand obstacle était mental, surtout le manque de sommeil. En 41 heures de course, nous ne nous sommes arrêtés que 40 minutes, dont seulement 10 minutes de sommeil réel. Une première tentative de micro‑sieste de 30 minutes a échoué, mais après deux heures de fatigue intense, je me suis effondré et j’ai dormi quelques minutes qui m’ont suffi pour continuer.



Les dernières étapes
La deuxième nuit, j’ai entendu le bruit d’un hélicoptère qui n’existait pas, signe de la fatigue extrême. Mes pieds ont commencé à gonfler et à ampouler dans les derniers kilomètres, mais la vue du poste frontière, si proche et pourtant lointaine, a relancé mon énergie. Nous avons franchi le sommet final, glissant sur des éboulis, en gardant le contrôle malgré la fatigue.
Terminer le Grand Travers n’a jamais été une question de record, mais de traverser ces montagnes mythiques du sommet à la vallée. Aujourd’hui, dans vingt, trente ou quarante ans, ma fierté ne reposera pas sur le temps réalisé, mais sur le fait d’avoir couru chaque pas de ce massif imposant.
Ryan et Ryno ont établi un nouveau record de vitesse du Grand Travers des Drakensberg : 41 heures 49 minutes, battant le précédent de 60 heures 29 minutes.




