Ce que je me demande en voyage : y a-t-il encore des nouveautés ?
Premiers pas dans une ville qui semble familière
En regardant par la fenêtre d’un café, on aurait dit que nous étions à Madrid. Un large boulevard bordé d’arbres grouille du rythme effréné du quartier financier d’une capitale. Malgré un léger accent d’Amérique centrale, je comprends la plupart des conversations.
Après un vol de 13 heures, la pause-café était indispensable. Revigorés, nous parcourons le passage piéton du « microcentro » de cette ville vibrante. Le déclic arrive d’un seul mot, d’un hochement de tête : cela ressemble à Lisbonne. Carrelages blancs, style élégant, ambiance brute et artistes de rue qui se transforment en statues humaines, imitant la Statue de la Liberté ou semblant léviter.
Des indices sud‑américains apparaissent : affiches d’un concert de Manu Chao et le groupe de rock mexicain Molotov, controversé mais électrisant, classé troisième d’un festival derrière Kings of Leon et Fiona Apple.
Arrivée à Buenos Aires
« C’est Buenos Aires, », me dis‑je. Le sentiment persiste tout au long de notre première journée, puis pendant les jours suivants. Après plus de deux ans de voyages autour du globe, nous franchissons enfin le cap du sud de l’équateur. En marchant sur l’Avenida de Mayo, depuis la Casa Rosada (la « Maison Rose », équivalente argentine à la Maison Blanche), peu de signes n’indiquent qu’il ne s’agit pas d’un après‑midi ensoleillé à Paris.
Surnommée la « Paris de l’Amérique du Sud », la ville exhibe une architecture néogothique et Bourbon française qui suscite l’envie d’une baguette croustillante, généreusement garnie de fromage.
Ce déjà‑vu a d’abord atténué l’excitation habituelle du voyage, cet électrochoc qui naît de la découverte de mondes totalement nouveaux. Mon premier grand frisson remontait à mes seize ans au Costa Rica : traverser l’aéroport à bord d’un Jeep rouillé, foncer vers des montagnes d’émeraude abritant des villages pittoresques.
Les hauts et les bas du long‑court
Le voyage prolongé ne peut offrir ce pic d’adrénaline indéfiniment, mais il ponctue le parcours de moments forts : notre arrivée à minuit à Mexico‑City en 2010, novices, ou le premier vol vers Bangkok en 2011, porte d’entrée de l’Asie.
Et à Buenos Aires, notre première escale sud‑américaine, plus proche de l’Antarctique que du Canada, le « buzz » semblait absent. J’ai même laissé de côté l’expérience du phénomène de Coriolis dans l’évier.
Sommes‑nous blasés ? Avons‑nous trop vu ? Ces interrogations nous ont hantés dès nos débuts, nourrissant la crainte d’avoir perdu la flamme du voyage, voire la passion même.
Un décor à la fois exotique et familier
L’Amérique latine séduit par son architecture européenne imposante, héritage d’immigrants, qui crée une magie du « nouveau monde » inégalée. Les restaurants classiques, avec leurs banquettes en cuir rouge, leurs bars en acajou remplis de whisky et de vin rouge, et leurs serveurs en uniforme qui servent de petites tasses de café et des piles de medialunas, rappellent une époque où les calories n’étaient pas comptées.
L’effervescence intellectuelle se lit dans les librairies bondées comme les cafés du samedi. Au cœur de ce paradis carnivore, une scène végétarienne, végane et bio foisonne. Après une semaine, ma compagne Dani et moi dînions chaque jour dans un établissement végétarien différent, entre deux parts de pizza fondante et d’empanadas bien meilleures qu’une baguette française.
Vous voyez le tableau ?
Le fameux « buzz » ne s’est jamais matérialisé. Pourtant, son absence, conjuguée à la patience, a révélé le vrai plaisir du voyage : observer le quotidien d’ailleurs. Aujourd’hui, la boulangerie La Ideal à Mexico‑City regorge de chasseurs de pâtisseries ; un jeune moine thaï à Chiang Mai consulte son téléphone dans le bus, intriguant les touristes ; des Ottawaniens filent à vélo sur des pistes infinies ; une mère laotienne prépare du riz gluant au feu pour le déjeuner familial.
Plus je voyage, plus les universaux se précisent : les stations balnéaires de Palolem (Goa), Samara (Costa Rica) se ressemblent, même dans leurs bibelots touristiques. Chaque culture possède son « pâté feuilleté » : pizza italienne, empanadas de Buenos Aires, pierogis polonais, lángos hongrois, tacos mexicains aux pommes de terre, naan indien au paneer, baguette parisienne au fromage, ou version laotienne avocat‑œuf‑fromage accompagnée de salade de papaye.
L’arrivée à Buenos Aires, avec ses échos européens, a éteint le buzz de nouveauté. Y a‑t‑il encore quelque chose de neuf ?
Et maintenant je me demande : cela importe‑t‑il vraiment ?
Alors que nous parcourons le continent, des vignobles de Mendoza aux ruines du Machu Picchu, comparer les vins à ceux d’Italie ou les merveilles incas à Tikal (Guatemala) semble‑t‑il si répréhensible ?
Comme le dit « Pulp Fiction », Vincent Vega revient d’Europe et raconte à Jules : « Le plus drôle avec l’Europe, c’est les petites différences. C’est la même chose, juste… un peu différente. » Le monde entier regorge d’exemples similaires.
J’ai parfois remis en question l’utilité du voyage, le considérant comme un acte d’auto‑indulgence, mais la réflexion ravive le frisson : imaginer les rituels du samedi à Carthagène (Colombie) ou les douceurs boliviennes.
Alors, l’essence du voyage réside‑t‑elle dans la découverte de petites différences, tout en célébrant les grandes similarités qui unissent le monde ?




